Anduril veut réinventer la production d'armement. Sur le papier, c'est spectaculaire: des sous-marins sans pilote, des tours de surveillance, des missiles, des essaims de drones et des usines partout aux États-Unis. Dans les faits, selon 37 personnes interrogées par notre rédaction, la société se heurte à des problèmes très concrets dans ses chaînes de production.
Un souci de sécurité qui fait tâche
Il y a environ un an, dans l'usine de moteurs-fusées près du golfe du Mississippi, un jeune ingénieur s'est brûlé la main en assemblant un allumeur électrique surnommé « white hot ». L'incident a révélé des lacunes: pas d'analyse de sécurité du poste, gants inadaptés, pas d'écran de protection. Le collègue a été emmené à l'hôpital par son responsable, et sa compagne a partagé des photos et lancé un appel aux dons pendant son arrêt.
Plusieurs personnes présentes nous ont dit que la direction a ensuite reconnu des améliorations à faire et a fourni du matériel plus sûr. Mais l'accident s'inscrit dans une suite de difficultés de production et d'organisation rapportées par des employés dans différents sites.
Ambition, financement et réalité industrielle
Anduril a levé des milliards auprès de capitaux-risque et dépense massivement en R&D, au point d'égaler certaines dépenses d'industriels établis. La stratégie est claire: proposer des prototypes rapidement, souvent avant d'avoir un client confirmé, et étendre la production sur plusieurs sites aux États-Unis.
Résultat: des dizaines de produits en développement et des usines en expansion, comme Arsenal-1 près de Columbus, Ohio, où l'entreprise prévoit d'embaucher jusqu'à 4 000 personnes d'ici 2035. L'État a accordé presque 800 millions de dollars d'incitations fiscales et subventions pour soutenir ce projet.
L'acquisition d'Adranos et la promesse du propulseur
Face à des délais chez les fournisseurs traditionnels, Anduril a acquis en 2023 une petite société issue de recherches universitaires qui prétendait maîtriser un propulseur au lithium plus performant et moins toxique. Le site initial, installé dans une ancienne usine d'armures, a été agrandi et rebaptisé Roberto pour devenir le centre de production en volume.
Le plan: fabriquer en un seul bâtiment des moteurs que des acteurs historiques segmentent en plusieurs locaux. L'idée promet gain de temps et d'échelle, mais elle comporte des risques, notamment qu'un incident affecte l'ensemble de la production.
Roberto: inauguration et réalité
La cérémonie d'ouverture du bâtiment Roberto a eu son lot d'apparat, invités et discours officiels. Dans les coulisses, des outils restaient dans des caisses et environ la moitié des équipements nécessaires n'était pas opérationnelle. Des employés décrivent une mise en service précipitée, des problèmes d'étanchéité de machines, des fuites de produits chimiques et des arrêts d'urgence défaillants. Certains équipements fournis par des sous-traitants n'étaient pas conçus pour l'usage auquel Anduril les destinait.
La suite: retards pour livrer des moteurs inertes destinés à des essais, délai de livraison repoussé à plusieurs reprises, et un objectif de production en masse qui, selon plusieurs sources, ressemblerait plutôt à un démarrage en 2026 ou 2028 que dans l'immédiat.
Pression sur le personnel et turnover
Plusieurs sites montrent des signes de tension: Atlanta (drones Altius), Morrisville (composites pour Fury, l'avion sans pilote) et McHenry (moteurs). Des employés rapportent une montée de la pression à partir de la fin 2024, avec des changements de direction, des demandes d'heures supplémentaires implicites et une difficulté à faire remonter des critiques sans crainte de représailles.
Conséquence: départs de cadres, baisse de moral et burn-out chez certains employés. Anduril met en avant des avantages pour le personnel comme l'assurance santé, des repas, des sorties d'équipe et des congés illimités. Pour certains, cela n'a pas compensé le stress lié aux délais et à l'incertitude technique.
Problèmes techniques et tests ratés
Des machines de dosage ont débordé, un produit durcissant a coulé sur le plancher, et des composants imprimés ou en fibre carbone ont parfois posé des problèmes d'alignement ou de fiabilité. Des essais militaires, incluant des drones, ont parfois échoué, ce que la direction présente comme une étape normale du processus « échouer vite pour corriger vite ».
Des ingénieurs pointent cependant que les tests se succèdent parfois sans que les données du test précédent aient été analysées, ce qui empêche un apprentissage serein entre les campagnes d'essais.
Livraisons, relations publiques et soutien public
Anduril a livré des drones à Taïwan et promeut sa capacité à produire rapidement. En même temps, au centre Roberto, la production réelle de moteurs destinés à des missiles ou à d'autres systèmes reste en phase d'ajustement. Le Pentagone a augmenté son soutien financier, notamment via des subventions pour développer la production de moteurs solides, mais les livrables sont repoussés.
Impact local et réactions
Les usines ont transformé des communautés rurales: hausse du trafic, bruit, stimulation de commerces locaux, mais aussi inquiétude pour l'environnement et le patrimoine. Dans l'Ohio, la société commence à nouer des accords avec des centres de formation et des collèges techniques pour alimenter son recrutement. Dans le Mississippi, des voisins évoquent la perte de calme et la gêne liée aux activités de l'usine.
Où en est la course à l'échelle?
Les ambitions d'Anduril restent élevées: production d'avions sans pilote Fury, missiles Barracuda et Roadrunner, et montée en échelle via Arsenal-1. Mais plusieurs observateurs et anciens responsables industriels estiment que reconstruire une capacité industrielle fiable prend des années. Pour certains experts, atteindre une production de masse compétitive prendra entre trois et cinq ans.
En bref
- Ambition: produire vite et à grande échelle des systèmes militaires modernes.
- Problèmes rapportés: incidents de sécurité, choix d'équipement inadapté, retards, management instable, tests non analysés entre eux.
- Conséquences: turnover, inquiétudes locales, échéances repoussées.
- Situation actuelle: expansion continue, soutiens publics et privés, mais production de masse encore incertaine.
Anduril avance vite et attire capitaux et contrats potentiels. Mais transformer des prototypes en production industrielle fiable reste un travail long et technique, loin des effets de scène des inaugurations. Les mois à venir devraient montrer si l'entreprise transforme ses promesses en production répétable, ou si ses principaux obstacles restent internes.